Nouvelle : Sinistre Rencontre

Sinistre Rencontre

 

 

Nous sommes à Stanton, siège du comté de Montcalm. Cette petite bourgade, vraiment typique des États-Unis et dont le nombre d’habitants ne dépasse d’ailleurs pas les 1500, se situe au Nord-Est de Grand Rapids, dans l’État aux milliers de lacs parsemés, le Michigan. Ça ne s’invente pas !

L’été a beau pointer le bout de son nez, il n’y a pas grand chose à faire ni à signaler à Stanton. Le calme plat à l’horizon. Ce qui est somme toute ordinaire dans ces zones semi-urbaines, pour ne pas dire rurales (voire très rurales même), où l’on ne compte bien souvent qu’une épicerie, une église, quelques logements miteux, une école avec un peu de chance, ainsi qu’une station-service. Que le strict minimum et parfois loin d’être assez en termes d’infrastructures.

A la station-service du coin, justement, travaille Trevor. Ce dernier, un grand et solide gaillard de quarante ans passés, arborant une barbe mal rasée, y tient l’accueil depuis plus de vingt ans maintenant. Ce n’est pas le métier qu’il rêvait d’exercer, loin de là, mais il permet de payer les factures.

Enfin, c’est l’excuse qu’il finit par se donner à chaque fois qu’il y réfléchit. Car Trevor n’a pas moins de six enfants à nourrir, trois filles et trois garçons, dont un en bas âge ; et il ne peut pas tellement compter sur sa bonne femme tyrannique, qui ne gagne qu’un salaire de misère, en tant que femme de chambre au motel de la ville voisine.

Alors, parfois, au beau milieu de quelques commandes, Trevor se surprend à imaginer une vie meilleure. Perdu dans ses pensées, il remarque tout juste le type en face de lui, qui vient de déposer son pack de bières ainsi qu’un sandwich aux ingrédients douteux sur le comptoir. Un type comme on en voit pas mal défiler par ici, un peu louche et à qui il manque une dent.

 

Ça fera quatorze dollars et vingt-cinq cents… Annonça Trevor au client, après avoir tapé machinalement le calcul sur sa machine.

 

Puis il rangea les billets et les pièces de monnaie dans les tiroirs de la caisse enregistreuse.   « Ce serait plus simple si je pouvais le voler, cet argent… » Songea-t-il au passage, en sachant très bien quels risques il encourait s’il se faisait prendre. En effet, bien que localisée en pleine campagne américaine, la station-service était toutefois équipée de plusieurs caméras de sécurité, parce qu’on n’est jamais trop prudent ! Pas vrai ?

« Qu’est-ce que je ferais avec à peine quinze pauvres dollars t’manière… » Se dit ensuite le quadragénaire, un poil cynique. A plus forte raison avec un patron comme le sien, sympathique et avenant, quelqu’un qui ne l’a jamais jugé et qui l’a embauché directement, sans se soucier de sa récente peine de prison. Il avait purgé deux ans et demi à la Bellamy Creek Correctional Facility et, malgré son court séjour, ne prévoyait pas d’y retourner.

Trevor en était presque à la moitié de sa journée de travail effectuée et cet achat demeurait pour l’instant le seul dont il ait eu à se charger jusque là. Cela promettait donc d’être long, extrêmement long. « Je me demande ce que tu fous, Kyle… » Soupira-t-il en regardant par la fenêtre à sa droite.

Kyle, c’est son ami de longue de date et covoitureur. Lui aussi est natif de ce patelin ennuyeux, où les deux hommes se sont connus à l’école. Aujourd’hui, le second larron occupe un poste de libraire à la White Pine Library, la bibliothèque de Stanton. Contrairement à Trevor, il est tout à fait heureux de sa situation et ne se verrait pas ailleurs que dans les livres, une véritable passion chez ce timide de quarante ans.

D’après son ami, qui n’est pourtant pas une référence en la matière, Kyle devrait modifier sa garde-robe s’il veut plaire à ses collègues de la gent féminine, ou ne serait-ce qu’à une l’une des femmes de la région. Peut-être se débarrasser de ses vieilles lunettes également. Car son look, qualifié de ringard et de démodé par toutes les personnes qui le côtoient, est sans aucun doute la première chose qui lui fait défaut.

Néanmoins, Kyle ne s’en préoccupe guère. Lui croit dur comme fer au destin et a toujours pour habitude de dire : « Ce qui doit se produire se produira ! » Non… Ce qui lui importe avant tout, c’est de constater la magie dans les yeux des lecteurs qui viennent le remercier et rendre les livres qu’ils ont empruntés. Quelque chose que Trevor, beaucoup plus terre à terre, n’a jamais compris.

Il est vrai que les deux amis semblent très différents en bien des aspects. Mais leur absence de popularité a fait, finalement, qu’ils se sont rapprochés et qu’ils ne se sont dès lors jamais séparés. Aujourd’hui, à peu près tout le monde aux alentours connaît ce duo étrange et plutôt original qu’ils forment depuis longtemps. Kyle et Trevor constituent l’une des curiosités de Stanton, Michigan, pourrait-on affirmer sur le ton de la plaisanterie. Eux-mêmes seraient certainement d’accord avec cette remarque.

 

L’un comme l’autre s’apprêtaient à terminer leur journée de travail plus ou moins enrichissante. Le premier l’aura trouvée fatigante et insatisfaisante au possible, tandis que le second, qui avait déjà hâte de revenir lundi matin, ne l’aura pas vue passer. Le soleil leur avait tenu compagnie la plupart du temps et n’allait pas tarder à se coucher à présent. Un vent faible, tiède au contact et charriant avec lui une agréable odeur fleurie, vint ponctuer cette paisible fin d’après-midi. Un vendredi on ne peut plus normal, quoi !

Tout en respectant le processus prévu lors de la fermeture de l’établissement, Trevor pris soin de verrouiller chaque issue, ceci après avoir transféré l’argent accumulé à l’intérieur du coffre-fort, dans l’arrière-boutique. Encore une fois, il s’étonna de posséder de telles responsabilités alors qu’il pourrait aisément s’enfuir avec le butin et, s’il le voulait, disparaître complètement. Recommencer sa vie autre part. Bah oui… Pourquoi pas ? Mais si l’idée s’avérait certes tentante, les risques qu’il prendrait alors le ramenaient à la réalité dans la minute qui suivait. Et puis, mine de rien, Trevor l’appréciait sa petite vie monotone.

De son côté, Kyle achevait sa tâche quotidienne, c’est-à-dire ranger et classer les quelques œuvres restantes sur l’étagère appropriée. Perché en haut de son échelle, pleinement concentré, il était en train de siffloter – plus ou moins de façon correcte – l’air d’une chanson connue provenant du répertoire de Neil Young, artiste de folk rock et de musique country ; il s’agissait de Heart of Gold, l’un de ses plus grands succès et l’une des chansons qu’affectionnait particulièrement notre féru de romans en tous genres.

 

 

Bonne soirée Kyle ! On se voit lundi ! Le salua poliment Nora, qui passait devant son rayon.

M.. Merci ! Bonne soirée à toi aussi, Nora ! Parvint-il à articuler, n’osant regarder la belle blonde qu’à moitié. Et fais attention sur la route ! On ne sait jamais ce qui peut nous arriver, pas vrai ? Ajouta-t-il d’un rire nerveux.

 

Nora lui fit un sourire forcé et s’en alla, pas mécontente d’être en congé. Kyle descendit de l’échelle en se disant qu’il avait toujours été gêné en présence d’une jolie fille ; surtout si l’on prend en considération le fait qu’il ait possiblement un faible pour sa collègue.

Mais il ne s’autorisait pas de divaguer ainsi et la chassa aussitôt de ses pensées. Étant donné qu’il aime s’y reprendre à plusieurs fois lorsqu’il quitte les lieux, vérifier que tout est bien conforme et fermer ensuite la bibliothèque allait lui prendre un bon cinq – dix minutes, ce qui équivaut environ au temps d’attente de Trevor, là-dehors. Chaque soir, à la fin de leurs heures de travail, son ami l’attendait pour qu’ils fassent la route ensemble. C’est « mieux comme ça et plus économique » affirmait-il.

Le bonhomme, amorphe à cette heure-ci de la journée, était penché sur la voiture de Kyle garée sur le parking, perpendiculaire à la portière du côté passager, en train de boire une canette de bière qu’il s’était procurée dans le stock du magasin. Vous savez… Du genre de celles que l’on s’abstient de servir en règle générale, même dans les taudis qui font office de bars un peu partout. Pas difficile pour un sou, cela lui suffisait. S’il avait disposé du matériel adéquat, il se serait probablement roulé un pétard à la place.

Trevor eut cependant le réflexe de cacher la canette dans son dos quand le shérif du comté traversa le carrefour où ils se trouvaient. Ne dépassant pas les 20 km/h, au volant de sa voiture de fonction et son chapeau étoilé couleur kaki vissé sur la tête, il lui fit le signe des deux doigts vers les yeux, comme pour l’avertir : « On te surveille mon gars ! » aurait-il alors pu déclarer. Ce semblant d’intimidation n’empêcha pas l’ancien détenu de vider jusqu’à la dernière goutte de sa bière, aussi dégueulasse fut-elle.

Après quelques minutes à patienter, Trevor monta donc dans le véhicule avec Kyle. Un vieux modèle américain qu’il n’avait jamais changé en tant d’années et dont l’idée ne lui viendrait pas à l’esprit de toute façon. Du moment que ça roule, le libraire était clairement dans cette optique. Il démarra et s’engagea sur l’une des deux seules routes qui permettaient de sortir de la ville.

 

Comment tu vas Trev ? Tu ne parles pas beaucoup aujourd’hui. Demanda-t-il, curieux, tandis qu’il trifouillait les boutons de son autoradio.

J’suis rincé mec. Quel taff de merde, j’te jure… Répondit celui-ci, la vitre abaissée et le bras posé dessus.

Pourquoi ne pas démissionner et faire autre chose ? Lui suggéra Kyle, qui ajusta ses lunettes. Je ne sais pas moi, tu pourrais réparer des trucs…

 

« Ouais.. à commencer par ta caisse pourrie.. » Songea-t-il à ce moment précis, d’un ton moqueur. Suite à quoi un demi-sourire se dessina sur son visage.

 

Ou quelque chose dans le bâtiment. Ce n’est pas si mal de bosser sur un chantier. Poursuivit-il avant de le remarquer. Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?

T’inquiètes, c’est rien. Assura Trevor en secouant la tête, visiblement amusé. Tu sais, je me plains mais j’imagine que c’est pas si mal que ça en fait. En plus, mon agent de probation dit que ce job aide à ma « réinsertion »… Expliqua-t-il après avoir marqué une courte pause, en prenant soin d’insister sur le dernier mot.

Vu comme ça, c’est sûr. Il y a toujours pire ! Concéda Kyle, passé en mode pilote automatique.

 

En effet, ce dernier connaissait désormais l’itinéraire à suivre par cœur. Après tout, comment se perdre lorsque l’on emprunte les mêmes chemins des centaines et des centaines de fois ? Surtout quand il s’agit d’une personne consciencieuse telle que lui.

En sortant de Stanton, les deux amis doivent avaler deux généreux kilomètres de bitume vers l’est, tourner à gauche à la troisième intersection, en direction du nord cette fois. Ensuite, ils croisent obligatoirement l’église adventiste du septième jour, seule structure à l’horizon et dont la couleur blanche de ses murs la rend immanquable, avant de prendre à droite un peu plus loin.

A partir de là, roulant de nouveau vers l’est, ils longent la fameuse Briggs Road (qui a acquis – bien malgré elle – une assez mauvaise réputation dernièrement) sur environ cinq à six kilomètres. Cette route est typique des campagnes profondes aux États-Unis : s’il est parfois question de champs à perte de vue, nous avons ici affaire à une longue voie resserrée, à la chaussée déformée par endroits, dont il n’est pas possible de mesurer l’étendue réelle tellement on n’en distingue pas le bout et où il règne un calme absolu. Les habitants du coin parlent, eux, de « silence de mort »… Presque malaisant.

Ce qui fait la particularité de Briggs Road, c’est qu’elle est dominée par une nuée d’arbres tous plus inquiétants les uns que les autres, des deux côtés ; sans oublier le ruisseau, un mince filet d’eau creusant la terre boueuse, que l’on peut entrevoir en son centre. Logiquement, Kyle et Trevor vont alors passer devant un vieux corps de ferme à moitié caché, la faute à une végétation abondante, ainsi que devant une modeste écurie, principale attraction auprès des enfants de la région.

Enfin, ces points de repère franchis, Kyle va pouvoir déposer Trevor chez lui, dans l’impasse où il habite en compagnie de sa joyeuse petite famille. Lui-même n’aura plus qu’à faire demi-tour et remonter la route voisine immédiate sur un kilomètre et demi, quitter Briggs Road donc, ce qui l’amènera directement à la charmante maisonnette de sa mère. Oui, car notre gentil libraire vit encore avec sa chère et tendre maman. Un fait plutôt embarrassant pour un grand garçon de son âge, ce dont Trevor est d’ailleurs le seul à avoir connaissance. C’est beau l’amitié !

Tandis qu’ils bifurquent à gauche et que l’église adventiste est visible au loin, la voix nasillarde et bruyante de l’animateur annonce le début d’une émission de radio locale : celle-ci consiste à rapporter les témoignages de personnes ayant potentiellement aperçu ou été confrontées à des choses inexpliquées, comme des entités maléfiques sorties tout droit d’un film d’horreur par exemple. Les membres de l’équipe en discutent ensuite entre eux, les auditeurs pouvant bien sûr intervenir en live. Une radio libre qui a pour thème des phénomènes paranormaux, en quelque sorte.

 

Alors ! Braves gens du Michigan… Êtes-vous prêts à entendre la terrible histoire du jour ? Êtes-vous prêts pour une toute nouvelle Sinistre Rencontre ?! Harangua l’animateur en même temps que se lançait le jingle ridicule de l’émission.

 

Au moment où l’invité de la soirée s’apprêtait à prendre la parole et, de fait, à raconter ce qu’il avait vécu, Trevor éteint la radio accompagné d’un large soupir.

 

—  Hé ! Mais qu’est-ce que… Pourquoi t’as éteint ?? S’écria Kyle, frustré par ce geste soudain.

C’est des putains de conneries cette émission. Se justifia-t-il, toujours avec son air hagard. Déjà que je dois¹ les supporter à longueur de journée… Maintenant que j’ai fini de bosser, pas envie d’avoir à écouter cette merde. Tu comprends ?

Je comprends surtout que t’es un gros égoïste ouais ! Râla le conducteur en réajustant une nouvelle fois ses lunettes, qui profitaient de la moindre secousse pour glisser vers le bas de son nez. Cette « merde », comme tu dis de manière si élégante, je l’aime bien moi.

Attends.. tu crois vraiment à ce qu’ils racontent, tous ces charlatans ? Répliqua Trevor, en regardant son ami avec consternation. Tu sais mec… Les monstres et les contes de fées, ça n’existe pas. T’es trop plongé dans tes stupides bouquins. Plus tard, tu me remercieras.

Oh, ouiiii.. mais où donc avais-je la tête… C’est d’une évidence enfantine ! Merci BEAUCOUP, Monsieur Cliché ! S’emporta Kyle, mettant ainsi un terme à leur échange stérile.

 


 

¹. Ne vous offusquez pas pour cette phrase mal tournée. C’est juste Trevor qui ne sait pas très bien parler… Il faut se mettre dans le contexte.

 


 

Ils arrivaient à l’endroit exact où la route serpentait en formant un virage à droite. Devant eux s’étendait désormais la fameuse Briggs Road. Et quelque part, heureusement que Trevor avait éteint la radio. Parce que Kyle, naturellement plus enclin à accepter ce genre d’histoires, n’aurait sans doute pas voulu entendre la suite…

Cette route étirée en ligne droite avait été le théâtre d’événements très étranges ces derniers temps. L’invité du soir aurait alors certifié avoir vu une créature affreuse et inconnue rôder dans les environs ; il l’aurait vue de ses yeux comme il voyait l’équipe d’animation face à lui en ce moment même, bien que toute la scène se soit déroulée rapidement.

Son apparence ferait à priori penser à une sorte de loup mutant ou quelque chose qui s’en rapprocherait. Pour finir, il déclarerait avoir été traumatisé (cela peut facilement se comprendre car qui ne le serait pas après une expérience pareille, si l’on part du postulat qu’il est sain d’esprit et dit la vérité) et se retrouverait sans plus tarder questionné de toute part, assailli par les critiques, les jugements ainsi que les réflexions des nombreux auditeurs de « Sinistre Rencontre »

Mais une telle histoire, aussi invraisemblable qu’elle puisse paraître, est-elle seulement crédible ? Libre à chacun de se forger son avis là-dessus. Il y a fort à parier que Trevor aurait éclaté de rire à l’écoute de ces paroles rapportées. Et au contraire, il y a fort à parier que Kyle aurait frissonné dans un mélange de peur et d’adrénaline à propos de l’existence de cette créature, à qui l’on a donné le doux surnom de Bête de Briggs Road²… Nul doute cependant qu’aucun des deux hommes n’aurait souhaité tomber sur elle.

Exprimons-le autrement : s’il avait continué à écouter l’émission, Kyle aurait voulu ne jamais l’avoir entendue, surtout en sachant ce qui l’attend, et aurait de loin préféré que Trevor appuie sur le bouton off de l’autoradio. Heureusement donc, l’égoïsme de son ami vient de lui épargner une sacrée frayeur. Ce qui, malgré tout, ne sera pas suffisant…

 


 

². Je me suis librement inspiré de faits réels (retranscrits du moins) au sujet de la « Bête de Bray Road »
Des faits qui sont d’ailleurs évoqués dans la presse et les médias américains et dont vous pouvez retrouver la trace sur Internet. Je vous laisse chercher par vous-mêmes, c’est passionnant !

 

La vieille voiture de son propriétaire avait dépassé le corps de ferme sur une petite centaine de mètres lorsque Trevor lui demanda de se ranger sur le côté. Le grand gaillard devait impérativement soulager sa vessie de la bière siphonnée un peu plus tôt, rappelez-vous, sur le parking de la bibliothèque.

 

Hein ? Tu veux qu’on s’arrête ici, sur cette route ? S’était interrogé Kyle, pas rassuré à l’idée de stopper le véhicule au milieu de nulle part. Mais on n’y voit rien et..

Détends-toi, putain… L’interrompit Trevor, exaspéré plus qu’autre chose par l’attitude craintive de son camarade. Je vais juste pisser un coup, c’est pas comme si j’allais faire un footing. Ajouta-t-il plein d’ironie.

 

« J’te jure, il me fatigue des fois… » Souffla-t-il à voix basse tandis qu’il s’éloignait dans les fourrés qui longeaient le bord de la route. Le jour était en train de laisser place à la nuit. Au moment où il choisit son emplacement afin d’effectuer sa besogne, le père de famille remarqua que l’air s’était rafraîchi, de même que le vent avait disparu.

Kyle, qui attendait bien sagement les mains sur le volant, s’efforçait de ne pas examiner les moindres recoins aux alentours. Dans la pénombre, des ombres semblaient se mouvoir de tous les côtés. Ce sentiment grandissant d’insécurité était en plus de cela renforcé par les différents bruits qui parvenaient à ses oreilles. N’importe quel animal sauvage pouvait se trouver derrière les buissons : l’État du Michigan abrite des espèces comme le lynx, le coyote, le puma ou pire encore, l’ours noir… Toujours est-il qu’il ne comptait pas rester sur place plus longtemps pour le découvrir.

 

Dépêche-toi Trev ! S’il te plaît ! Interpella-t-il le concerné.

J’suis là. Répondit immédiatement ce dernier, réapparu de façon subite près du siège passager.

 

A ces mots, Kyle sursauta et ne put se retenir d’invectiver Trevor, qui venait de se rasseoir.

 

Ben mon vieux, t’en tires une tronche… Fit-il remarquer au premier degré. Quoi ? Tu vas me dire que t’as vu un monstre ? Haha ! Elle est bonne celle-là !

 

Il se contenta de rire à sa propre vanne. Le libraire, littéralement épuisé et habitué à son caractère spécial, ne lui en tint pas rigueur et redémarra. Il ne pensait plus qu’à rentrer, souper et aller se coucher. Sur le reste du chemin, les deux amis ne croisèrent pas âme qui vive. Trevor s’était endormi en une fraction de seconde, la joue collée contre le carreau. « Une chance qu’il ne ronfle pas… » Se dit Kyle, sentant que ses paupières commençaient à devenir lourdes et pas mécontent d’être le plus responsable.

Le freinage assez brusque de la vieille automobile, lorsqu’ils furent devant chez lui, eut pour effet de réveiller l’hôte de caisse de la station-service.

 

Merci mec. Bonne soirée. Et vas pas te perdre, okay ? Plaisanta-t-il à moitié en claquant la portière.

 

Ce à quoi Kyle ne prit même pas la peine de répondre. L’épouse bien en chair de Trevor l’attendait sur le perron de leur maison en bois en train de gesticuler, les bras levés au ciel. Elle devait être vachement en colère parce qu’elle déblatérait des insultes que le conducteur n’avait jamais entendues, ni lues dans aucun de ses livres par ailleurs.

Il fit un signe d’au revoir timide et reprit la route, direction chez sa mère à présent. Plus que mille mètres et des poussières à parcourir… Vendredi, c’est le jour du ragoût. Et c’est bien connu, les plats de maman sont toujours les meilleurs ! Il avait tellement hâte d’y goûter qu’il s’en léchait les babines sans s’en rendre compte.

Les pensées culinaires de Kyle furent vite éclipsées par une forte impression de désagréable, comme s’il ressentait soudain une profonde appréhension. Comme si quelque chose de grave allait se produire dans les prochaines secondes. La nuit avait maintenant revêtu sa parure la plus noire et tout ce qui l’entourait n’était qu’obscurité. Il tenta de relativiser et finit par se persuader que la fatigue accumulée jouait un rôle non négligeable sur son imagination. Demain, il serait en pleine forme !

C’est là, à cet instant précis, alors qu’il n’était plus très loin de son domicile, qu’un corps sombre et menaçant traversa la route, manquant de peu de se faire emboutir par le pare-choc avant du véhicule… Dans la panique, Kyle zigzagua quelques mètres et s’arrêta net sur la ligne de peinture jaune. Rassemblant tout son courage, il descendit et se risqua à aller vérifier l’endroit du quasi-accident.

« Cet animal l’a échappé de justesse… Mince… Ça s’est passé trop vite, je n’ai pas pu voir ce que c’était. » Songea-t-il en repérant des traces de sang sur le sol. Celles-ci menaient visiblement au bord de la route, près de cet énorme chêne. Il s’en voudrait beaucoup d’avoir ôté la vie d’une créature innocente et espérait ne pas la retrouver morte. Et tandis qu’il se saisit de son téléphone portable, sans doute dans le but d’éclairer les lieux à l’aide de son application lampe torche, un grognement sourd et pas franchement réconfortant brisa le silence.

Kyle leva la tête et quelle ne fut pas sa surprise en apercevant cette créature au dos voûté qui lui faisait face. Il se raidit complètement, terrifié à la vue du monstre : il ne le savait pas, bien sûr, mais il s’agissait en réalité de la Bête de Briggs Road… Ses yeux brillaient d’un rouge surnaturel, son poil noir, très noir, était ébouriffé, et elle présentait une belle rangée de larges crocs saillants (dont il ne put s’empêcher de remarquer le sang dégouliner), qu’on aurait dit prêts à déborder de sa gueule. En parlant de sa gueule, la Bête avait d’ailleurs un museau assez proéminent.

Ce qui s’avère étrange dans cette description et là où ça coince quand il la regarde attentivement, c’est qu’elle dispose de bras costauds, élancés, pourvus de griffes qu’il serait possible de confondre avec des ongles, certes un peu trop longs mais sans pour autant être de vraies griffes. Plus étrange encore… Kyle pouvait affirmer sans se tromper que la créature était bipède puisqu’elle tenait à la perfection sur ses « jambes arrières » : des pattes arquées et non moins musclées. A tel point que c’en était perturbant. Malgré que sa taille ne dépasse pas la sienne, elle en imposait beaucoup plus.

En d’autres termes, elle ressemblait à un loup à la fois monstrueux et humanoïde. Pas à la manière d’un loup-garou que l’on a tant dépeint dans les légendes, non… Ce serait ici plutôt une sorte d’animal fantastique, provenant d’on ne sait quel conte horrifique. Au fil de nombreuses apparitions, les autochtones ont pris l’habitude de l’appeler le Dogman. Et même plus précisément le Dogman du Michigan³.

 


 

³. Là encore, je vous conseille vivement de faire quelques petites recherches sur le sujet.

 


 

Quoiqu’il en soit et peu importe ce que cette chose se révélait être, Kyle n’en crut pas ses yeux. Jamais il n’aurait pensé faire une telle rencontre, extraordinaire mais bouleversante. Il fallait aussi qu’il tombe sur elle seul, sans témoin pour corroborer sa vision cauchemardesque… Comme si le destin cherchait à lui jouer un sale tour, à s’amuser avec lui… Une proie tellement facile.

La créature le fixa pendant un instant qui sembla durer une éternité. Celle-ci écrasait le pauvre homme de toute sa domination bestiale et semblait lui adresser un avertissements des plus glaçants : « Tu n’es rien face à moi, humain. Et si j’en avais envie, je pourrais te tuer sans aucune difficulté… » Kyle était figé, ses jambes, engourdies, ne répondaient plus ; et quand bien même son cerveau lui envoyait le message de fuir, son instinct lui dictait la conduite à adopter, à savoir ne pas bouger d’un centimètre. Il en aurait été incapable !

Après un moment d’observation mutuelle, la Bête décida qu’il était temps de s’évanouir dans la nature. Sans prendre d’élan, elle fit un grand bond en avant, d’au moins quatre mètres, et disparut dans l’épaisse végétation de l’autre côté de la route. Elle venait de se volatiliser, de la même façon qu’elle avait surgi de nulle part. Kyle n’en revenait toujours pas, considérablement choqué de ce qui venait de se passer. De réaliser que ce genre de monstres existent bel et bien… Mais il fut toutefois soulagé de cette issue favorable.

Il remonta dans sa voiture et constata alors que, sous le coup de la peur et sous la pression anormale que dégageait la créature, il s’était uriné dessus. C’est ainsi qu’un Kyle abasourdi et inquiet reprit la route pour rentrer chez lui. Des milliers de questions se bousculaient dans son esprit fragilisé et il ne savait pas quoi penser de tout ça. Comment réagir à une situation aussi improbable que dérangeante ? Où se situe la vérité là-dedans ?

« En plus, Trevor ne me croira pas… Forcément… Qui me croirait ? Ouais, je ferais mieux d’oublier cette histoire… » Se parla-t-il à lui-même. Mais Kyle ne parviendrait jamais à oublier cette histoire, tant l’image de la Bête reviendrait le hanter. Ce n’est pas quelque chose dont on peut se débarrasser comme ça. C’est une profonde cicatrice qui vous marque pour le restant de vos jours.

 


 

 

Sinistre Rencontre est un récit que je voulais rédiger à tout prix et qui m’a fortement inspiré. Cela en fait sans conteste l’une de mes plus longues nouvelles ! Ou la plus longue ? *se gratte la tête*

 

Merci de l’avoir lue. Et peut-être avez-vous flippé autant que Kyle… Hé hé !

 

Puissiez-vous atteindre vos objectifs 😉

 

 

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