Nouvelle : Irrépressible

Salut les Rêveurs !

 

J’espère que vous aurez su apprécier la musique que j’ai partagée avec vous dans l’article précédent. Parce que, croyez-moi, ce ne sera clairement pas la même chanson cette fois-ci (elle était facile celle-là, j’avoue) !

Vous vous apprêtez, sans aucun doute possible, à lire la nouvelle la plus sombre, la plus glauque et la plus dramatique que je n’ai encore jamais écrite. Mais qui colle en même temps énormément – et malheureusement… – à la réalité de ces dernières années. Alors, psychologiquement parlant, soyez sûrs de pouvoir tenir le coup. Certains passages peuvent être très durs.

D’un autre côté, si vous êtes friands de tout ça, vous allez probablement beaucoup aimer.

Vous voilà ainsi prévenus.


 

Irrépressible

 

La pauvre quadragénaire était soumise à une vision abominable, insupportable même. La scène irréelle à laquelle elle venait d’assister était telle qu’il lui était extrêmement difficile de ne pas s’en détourner. Sous le choc, apathique, les yeux écarquillés au possible, elle se retenait afin de ne pas régurgiter les restes de son dernier repas.

Son fils, Marcus, se tenait immobile, à genoux, au-dessus du corps sans vie de son mari. Impassible, celui-ci n’affichait seulement qu’un demi-sourire, tout ce qu’il y a de plus froid et de plus inquiétant. Son regard était perdu dans le vide et n’en disait pas beaucoup plus, comme si son âme avait disparue ou s’était envolée après qu’il ait sauvagement assassiné son père.

Ce dernier avait lâché le commentaire de trop ce soir-là, lui qui ne cessait de rabaisser son fils à n’importe quelle occasion et qui ne voyait en lui qu’un raté ; lui qui buvait jusqu’à l’excès, au point d’avoir bien vite pris la triste habitude de rouer de coups la femme qu’il avait épousée des années plus tôt. Oui… Il aurait mieux fait de la fermer cette fois : cela lui aurait évité de libérer le monstre qui sommeillait et grandissait depuis un certains temps en Marcus.

A présent, le voilà qui gisait inerte sur le sol de sa cuisine, le crâne fracassé par la main de son propre enfant, qui s’était servi de son exutoire, à savoir une bouteille d’alcool, pour enfin le faire taire. Le visage de celui qui était – un peu trop – l’homme de la maison était désormais parfaitement méconnaissable. L’un de ses yeux, sous l’effet des coups meurtriers, avait été rentré dans son orbite, la cloison nasale en ressortait écrasée et sa mâchoire, disloquée, baignait dans une immonde bouillie de chair et d’os. Le fils incompris avait frappé la victime si fort que la bouteille avait fini par éclater.

On aurait pu penser que Marcus reprendrait ses esprits suite à cet acte inqualifiable, ce déchaînement gratuit et si soudain. Mais il n’en était rien, au contraire. Le jeune homme, non loin d’atteindre la majorité, se sentait mieux que jamais : le parricide l’avait délivré, comme s’il venait de briser les chaînes qui jusqu’ici l’entravaient. Il effaça son rictus effrayant, se releva au milieu du verre éparpillé, et se tourna vers sa mère, appuyée contre le mur et toujours choquée par ce qu’elle venait de voir. Il s’arrêta à sa hauteur, à quelques centimètres à peine d’elle, soutint son regard terrifié et lui souffla en toute normalité :

 

Je ne voudrais pas te tuer toi aussi, Maman… Alors tu vas rester tranquille et ne pas faire quelque chose qui pourrait me contrarier. D’accord ?

 

A ces mots, la femme s’effondra, complètement désemparée, se dérobant sous le poids de ses genoux fragiles. Marcus laissa tomber le tesson de bouteille ensanglanté qu’il tenait encore et, avant de franchir le seuil de la porte menant à la pièce d’à côté, eut ces paroles dont lui seul connaissait la signification :

 

Et maintenant… la suite. Dit-il visiblement amusé.

 

Le garçon qui venait de tabasser à mort son père s’enferma dans sa chambre et alluma sa chaîne hi-fi. Il monta le volume très haut pour écouter la chanson qu’il connaissait par cœur désormais, et qu’il écouterait probablement en boucle : Soldier, du rappeur américain Eminem.

 

 

Comme sa chambre faisait office de monde à part, cette musique était devenue son mantra ; elle le plongeait instantanément dans sa bulle. Une bulle protectrice, mais aussi et surtout destructrice. Après s’être imprégné des premières paroles en fermant les yeux, il se tourna vers le grand poster de LeBron James qui surplombait son lit. Celui-ci montrait le joueur de basket, sous le maillot des Cavaliers de Cleveland, lancé à pleine vitesse, attiré vers le panier comme un aimant.

 

Moi aussi, je vais réaliser un vrai massacre LeBron, tu vas voir ! S’exclama Marcus.

 

Et il l’affirmait avec tant de volonté et de hargne que l’on pouvait se préparer au pire. Si sa mère l’avait entendu prononcer cette phrase à ce moment-là, et si bien sûr elle ne l’avait pas vu déverser sa rage sur son défunt mari, elle l’aurait certainement prise au sens figuré, tel un individu voulant se dépasser sur le plan sportif ou professionnel. Un passage anecdotique tout ce qu’il y a de plus ordinaire. En cas de doute, elle aurait alors prié le Seigneur afin que son fils adoré ne commette aucune bêtise. Elle aurait été à des années-lumières de deviner les véritables intentions de ce dernier… C’est compréhensible : une mère ne pourrait jamais croire que l’enfant qu’elle a porté, mis au monde puis élevé puisse faire le mal autour de lui, parfois même lorsqu’elle est mise devant le fait accompli. Ainsi va la vie.

Marcus s’était assis sur le rebord de son lit, réfléchissant activement à la suite des événements. Il se fichait de vivre ou de mourir, il souhaitait uniquement faire le plus de dégâts et punir autant de monde que possible. Renfermé sur lui-même, le jeune homme avait définitivement sombré dans la folie. Et dans la haine de l’autre depuis le meurtre de son père. Il ressentait une aversion si profonde pour autrui, un dégoût presque palpable envers sa misérable personne, qu’il ne souhaitait plus qu’une seule chose : en finir, et vite ! Le verrou qui retenait son obscurité intérieure venait de sauter et il n’était plus du tout en mesure de réfréner ce sentiment irrépressible de fureur.

Ce soir-là, le pays entier avait déjà entamé les réjouissances ; en effet, la fête bâtait son plein en ce Jour de l’Indépendance. Dans un esprit malsain, il s’agissait d’une occasion idéale pour organiser une action de grande ampleur. Marcus n’en demandait pas tant mais cela le stimulait. Lorsqu’il repensait au mépris de ses camarades de classe, aux railleries auxquelles il avait le droit chaque jour, au désintéressement évident de ses professeurs, aux nombreux coups de ceinture que son modèle de père avait pour coutume de lui asséner quand quelque chose ne lui plaisait pas… Lorsqu’il repensait à tout cela à la fois, il s’en rendait malade tellement ces mauvais souvenirs ne lui évoquaient rien d’autre que de la colère et de la souffrance. Il y mettrait bientôt un terme, c’est une promesse qu’il s’imposait à lui-même.

Équipé de ses écouteurs, toujours la chanson d’Eminem dans les oreilles, d’un mental inébranlable et armé grâce au stock que son père gardait en cas de problème, ou de force majeure comme il aimait le dire fièrement, Marcus quittait son domicile avec pour seul but de mettre son affreux plan à exécution. Il se rendit d’abord au cinéma du coin, où les gens qui n’avaient rien de prévu étaient venus se détendre devant un bon film. Il choisit le gros blockbuster du moment, parce qu’il devrait logiquement y avoir plus de monde dans la salle, et patienta en attendant la prochaine séance. Bien que le comportement de certaines personnes l’exécrait au plus haut point, il ne montra aucun signe de nervosité dans la file d’attente, se délectant d’avance de ce qu’il allait advenir d’ici quelques minutes. Il avait pris soin de cacher son arme, un pistolet semi-automatique Smith & Wesson, dans le bas de son pantalon large, dans sa chaussette précisément, et passa la sécurité sans encombre. Le costaud à l’entrée lui tendit son billet arraché avec un sourire, n’ayant pas la moindre idée de ce qui allait arriver ensuite.

Marcus avait planifié de s’échapper par la sortie de secours une fois qu’il aurait tué suffisamment de monde. Pas question pour lui de s’attarder sur les lieux et risquer de se faire prendre. Il ne comptait pas s’arrêter là. Les spectateurs continuaient de s’installer à leur rythme tandis que le tueur en puissance s’était assis à l’écart, sur le côté gauche, au centre de la première rangée. Comme ça, il pouvait facilement obtenir une vue d’ensemble sur toute la salle. Il restait très concentré pendant que les bande-annonces défilaient, répétant dans sa tête les gestes qu’il lui faudrait entreprendre lorsqu’il l’aurait décidé. Puis les lumières s’éteignirent et la salle, d’environ la taille d’un amphithéâtre classique, se retrouva plongée dans le noir. La projection anima l’écran géant. Marcus se tenait prêt et reproduit une énième fois ses mouvements à l’aide de son imagination. Il apprécia avec sadisme l’ironie de la situation en constatant que le film commença par une fusillade.

Un énorme BANG résonna soudain entre les quatre murs de la pièce : le jeune homme avait abattu son voisin d’en face, à bout pourtant. Celui-ci, sans en avoir eu conscience, était mort sur-le-champ. Les personnes les plus proches avaient pu faire la différence entre ce coup de feu et les bruits fictifs qui provenaient des enceintes. D’autres avaient remarqué le flash que le pistolet avait produit sous l’effet du tir. Avant que ce ne soit la panique générale, Marcus exécuta encore plusieurs personnes de sang-froid, cinq ou six au moins, pressant la détente sans hésiter. Il n’avait jamais appris à tirer mais n’estimait pas l’exercice si difficile au final. Il adorait ça, cette sensation de contrôle. Le fait de savoir que la vie de ces gens résidait au creux de sa main était jouissif pour lui. Il fit cependant attention à ne pas être trop gourmand et s’éclipsa tandis que la foule se bousculait afin de sortir du cinéma. Plutôt content de son attaque surprise, il profita de cette diversion macabre pour se rendre à l’endroit où il y trouverait le plus grand rassemblement de la soirée et où il pourrait terminer sa croisade sanglante. « Le meilleur reste à venir » pensa-t-il alors. Et la perspective d’une tuerie sans nom l’excitait terriblement…

Ailleurs, sur la grande place, des milliers de personnes étaient occupés à tout un tas de choses, impatients de voir ce superbe feu d’artifice du 4 Juillet, le plus important en cette date spéciale. On apercevait rarement autant de monde, même en cette période de l’année. Une mignonne petite fille d’à peu près cinq ans, vêtue d’une robe blanche avec des étoiles rouges et des coquillages bleus imprimés, cavalait entre les différents stands dressés pour les circonstances que l’on connaît. Elle était joyeuse et voulait montrer à sa mère la glace italienne au parfum de chocolat que son père lui avait acheté quelques secondes plus tôt. Ce dernier accélérait le pas afin de ne pas la perdre au milieu de toutes ces paires de jambes. Des jeunes couples se retournaient au passage de la fillette et se surprenaient à rêver d’une vie de famille tandis que des adolescentes, qui croisèrent son chemin, étaient amusées par son attitude insouciante. Son rire aigu en faisait craquer plus d’un.

Le père de la petite rangea son téléphone portable dans la poche arrière de son jean délavé et lui ordonna de revenir vers lui. Elle obéit et le rejoignit, la bouche maculée de chocolat. Il sortit un mouchoir de sa veste mi-saison couleur kaki et la lui essuya, avant de replacer correctement sa barrette en forme de nœud papillon, aussi blanche que sa belle robe.

 

Maman m’a appelé. L’informa-t-il d’un air tendre. Elle ne va pas tarder, on va l’attendre ici.

 

A peine eut-il le temps de finir sa phrase qu’il s’écroula sur le pavé, dans une marre de sang. Sans prévenir, Marcus avait fait feu à nouveau. La petite blonde tenait toujours fermement sa glace, qui coulait à cause de la chaleur ambiante. Son joli sourire avait disparu et elle ne put retenir ses larmes à la vue de son père par terre, ne bougeant plus un muscle. Impassible, le monstre qu’elle avait en face d’elle pointa son arme sur son front. Et ce fut la dernière chose qu’elle vit, le canon froid et intrusif du Smith & Wesson. A l’autre bout de la jetée, les gens, inconscients du danger qui les guettaient, étaient tournés vers le ciel rempli d’étincelles colorées et de fumée. Le bruit du feu d’artifice couvrait relativement les coups de feu pour que Marcus puisse perpétrer son massacre de manière sereine. D’ailleurs, le calme olympien dont il faisait preuve contrastait largement avec les atrocités qu’il était en train de commettre, comme s’il s’agissait d’un vulgaire jeu vidéo.

Cette soirée, sensée être un événement festif, se conclut en une véritable hécatombe par la faute d’un homme dangereux et dérangé. Heureusement pour les innocents restants, ceux qui ont eu la chance de s’en sortir indemne, du moins physiquement, Marcus a été abattu par les forces de l’ordre. Leur intervention ne fut pas assez rapide au goût de beaucoup mais permis néanmoins de sauver bon nombre de vies. La grande place avait fini par se vider, la population traumatisée étant rentrée chez elle. On commençait seulement à compter les corps étendus çà et là et cela prendrait un moment avant que l’on donne les chiffres officiels des pertes humaines. Marcus était mort lui aussi mais il avait bel et bien atteint son funeste objectif.

Comment ce jour si particulier avait-il pu se transformer en cauchemar ? Comment en était-on parvenu à une horreur pareille et comment avait-on pu laisser ce drame se produire ? Et tout ça pour quoi ? Telles étaient les questions que tout le monde était en droit de se poser. Des questions qui resteraient sans réponse.

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