Nouvelle : Mince frontière (suite)

Rêveuses, Rêveurs, bonjour !

 

Le peuple a parlé ! Vous avez plébiscité une suite à Mince frontière (la première et pour l’instant la plus vue/lue de mes nouvelles), la voici !

Mais avant cela, si vous n’avez pas encore lu la nouvelle d’origine, ou si vous avez envie de la relire pour vous rappeler les événements, ce qui est à tout à fait compréhensible, c’est par ici que ça se passe : https://suivresesreves.com/2017/08/26/nouvelle-mince-frontiere/

Inutile d’en dire plus. Bonne lecture à tous !


 

Mince frontière : la suite

 

Sa main tremblait un peu plus que d’habitude, même si elle tenait la tasse de café aussi fermement qu’un enfant lorsque celui-ci ne veut plus lâcher son jouet préféré. Ses fines lèvres exécutaient leur danse habituelle dans des mouvements désordonnés. Qu’on s’entende, j’aime beaucoup ma grand-mère ! Fun comme ma mère, peut-être plus encore, et sage comme pouvait l’être mon père du temps de son vivant : la vieille femme est réellement une personne adorable. Mais s’il y a bien une chose qui m’irrite chez elle, c’est cette manie qu’elle a de toujours marquer un temps d’arrêt, parfois étonnement long, quand on lui demande conseil ou qu’on lui explique un truc. Ce temps d’arrêt est une torture parce qu’on ne sait jamais si elle a compris, si elle réfléchit ou si elle a entendu. Très souvent, je suis obligée de la relancer pour obtenir une réponse de sa part. Une fois n’est pas coutume, c’est exactement ce que j’allais faire ici :

 

Mamie ? Dis-je en penchant la tête. T’en penses quoi alors ?

 

Ses lèvres cessèrent leurs va-et-vient infernaux puis se figèrent presque immédiatement. Ses yeux semblaient reprendre vie. Elle me fixa à nouveau et la réponse tant désirée émergea enfin.

 

Oh ma belle… Je peux voir dans ton regard que tu t’inquiètes pour ta maman, remarqua-t-elle d’un air attendri.

 

Ma grand-mère avait également le don de déceler la moindre émotion, plus ou moins cachée. En l’occurrence, je venais de lui raconter l’expérience bizarroïde que nous avions vécue Maman et moi à propos de la vieille ferme dans la forêt. Cela devait faire environ deux semaines maintenant. Dès que l’image de cette mystérieuse « cabane fantôme » me revenait à l’esprit, des frissons me parcouraient le corps tout entier. Comme j’allais rendre visite à Mamie aujourd’hui, je me suis dit que je lui en parlerais, ne serait-ce déjà que pour observer sa réaction. Excepté ses lèvres qui se livraient bataille, elle était restée de marbre face à mon histoire, pourtant des plus déconcertantes. Et à vrai dire, c’en était même quelque peu décevant.

 

Non mais sérieusement, mamie ! Repris-je sur un ton insistant. Tu y croirais toi, à ma place ? Je veux savoir.

Ahhh… soupira-t-elle. Une vraie tête de mule, le portrait craché de ton père. La question, ma belle, n’est pas de savoir si j’y crois ou non. C’est de savoir ce que toi, tu choisis de croire.

Mais..

Il n’y a pas de mais ! Me coupa-t-elle sans vergogne tandis qu’elle quittait son fauteuil. Ta mère ne va pas tarder à arriver. Tu n’as pas oublié quel jour nous sommes au moins ?

Bien sûr que non.

 

Comment le pourrais-je ? Trois ans plus tôt, Papa était parti rejoindre un monde meilleur ce jour-là. La coutume, depuis lors, veut que nous nous rassemblions entre filles le soir de sa mort et que nous mangions ensemble le plat qu’il appréciait par-dessus tout : le poulet à la moutarde et aux champignons, accompagné de ce que vous voulez. Lui avait un faible pour les frites. Je me souviens de ces repas de famille insouciants, de son assiette à chaque fois bien remplie et de ses pitreries qui nous faisaient toutes rire. Cette dégustation annuelle était une sorte d’hommage en sa mémoire donc.

 

Alors ne reste pas plantée là, bon sang ! Me sermonna-t-elle en me tendant son panier pour la cueillette. Mon poulet ne va pas se cuisiner tout seul, il me faut des champignons.

Okay, okay… J’ai compris. Je vais t’en chercher, obtempérai-je, résignée.

J’en ai vus des beaux le long du chemin, derrière. Ceux-là feront parfaitement l’affaire.

Ça marche ! Je serai de retour d’ici une demi-heure je pense. A tout à l’heure, mamie !

Allez, va, va.

 

Elle m’avait quasiment poussée dehors. J’en rigolais intérieurement. Vraiment, j’adorais ma grand-mère.

Paré de l’outil indispensable pour la cueillette aux champignons, c’est avec énergie que je partais à la recherche des meilleurs spécimens. Je traversai à présent la petite route qui séparait le chemin qui menait au bois à la maison de ma grand-mère. Je connaissais le coin par cœur étant donné que je venais y jouer avec Maman lorsque j’étais plus jeune. D’ailleurs, j’aurais beaucoup aimé qu’elle marche à mes côtés en cet instant précis. Mais ce n’est pas plus mal au final ; le fait d’être seule me permettait de réfléchir à bon nombre de choses. Évidemment, je ne pouvais pas m’empêcher de repenser à cette affaire d’apparition. Je me considère d’ordinaire comme une personne rationnelle et je suis très sceptique quand il s’agit des sujets sensibles, ceux qui prêtent généralement à débat et dont la science n’a jamais réussi à prouver quoi que ce soit. Alors oui, ne pas savoir ce que je devais croire me travaillait.

Tandis que je me baissai afin d’arracher un superbe champignon à sa mousse, où il avait manifestement élu domicile depuis longtemps, j’entendis des bruits de pas se rapprocher dans ma direction. Et en me redressant, j’aperçus ce bel apollon en train de courir. Tenue de sport adaptée, la sueur qui marquait son front, le casque dernier cri vissé sur les oreilles, les pectoraux qui me faisaient signe sous le maillot. La totale ! Il ralentit puis s’arrêta progressivement à ma hauteur. Maintenant que je l’avais en face de moi, l’homme me paraissait plus vieux (de l’âge de ma mère peut-être), ce qui n’atténuait en rien sa forme olympique ceci dit.

 

Bonjour ! Lança-t-il essoufflé.

Bonjour, répétai-je timidement.

Désolé de vous déranger mais.. vous êtes la fille de Marc n’est-ce pas ?

Vous ne me dérangez pas, au contraire. Et, oui, je suis sa fille. La seule et unique, plaisantai-je dans un rire franc, surprise par cet inconnu qui avait l’air de connaître mon père.

Ah ! Je le savais, s’exclama-t-il non sans une pointe de fierté. Vous êtes son portrait craché mademoiselle. C’est frappant.

Vous n’êtes pas le premier à me le dire aujourd’hui !

C’est tellement triste ce que la vie lui a réservé. Il me manque, vous savez. Lui et moi on aimait venir crapahuter par ici. S’abandonner à la nature, échapper au monde réel, oublier nos peines et nos chagrins. C’était un chic type, ça c’est sûr.

 

Sa plaidoirie soudaine m’avait un peu émue. Entendre de tels mots sur mon père réveillait en moi un sentiment de bonheur intense, que je gardais probablement enfoui la plupart du temps, mêlé à une mélancolie troublante mais pas désagréable.

 

Merci monsieur. Pour m’avoir dit tout ça, déclarai-je pour exprimer ma gratitude, tout en essayant de réprimer une larme ou deux. Vous vous connaissiez, je présume ?

Nous étions assez proches, en effet. Deux gosses du voisinage en quête de frissons à l’époque. Tiens, tant que j’y suis ! Vous devriez continuer sur ce chemin. Plus loin, il y a..

L’étang aux oiseaux, le coupai-je gentiment. Oui, je sais. Il m’y a emmenée plusieurs fois quand j’étais petite.

 

Le fameux étang aux oiseaux, comme les gens d’ici l’avaient baptisé. Cela faisait un bail que j’y étais pas retourné. Pourquoi ce nom me direz-vous ? Eh bien, tout simplement parce que le point d’eau accueillait en permanence n’importe quelle espèce d’oiseau, de la plus minuscule à la plus grande, de la plus sédentaire à la plus migratrice. C’était une zone protégée par les lois du gouvernement, où la chasse et la pêche étaient par conséquent interdites. Le refuge idéal pour ces magnifiques animaux ailés. Mon père trouvait les lieux pleins de grâce et, pour l’avoir vécue, devenir le témoin privilégié d’un envol sous la lumière orangée du soleil couchant était véritablement quelque chose de magique. Ma foi, ce serait l’occasion rêvée de me remémorer un peu plus Papa en cette journée si spéciale.

 

Bon, il faut que je reprenne ma foulée ! Dit-il après que sa montre connectée lui ait indiquée que son temps de pause était dépassé. J’ai été enchanté de faire votre connaissance, mademoiselle.

Pareillement. Ce fut un plaisir.

A bientôt peut-être !

 

Puis il reprit son activité en s’éloignant. Je constatai que j’avais cueilli suffisamment de champignons pour que Mamie puisse cuisiner deux, voire trois repas différents. Au moins ! « Étang aux oiseaux, j’arrive » me soufflai-je à moi-même en accélérant le pas.

 

 

Une fois sur place, je m’installai directement sur le banc où, entre père et fille, nous avions l’habitude de nous reposer. Il n’avait pas bougé ni changé d’un pouce. De là, je pus admirer toutes les couleurs que le lieu en question avait à offrir. Le vert profond des arbres et des plantes environnantes, le bleu des flots calmes qui reflétaient un ciel parsemé de quelques nuages, les herbes aquatiques teintées d’ocre, ressemblant à de grands fétus de paille. Sans oublier tous les oiseaux possibles et imaginables qui m’étaient donnés d’observer. Des hérons cendrés plongeaient leur cou caractéristique dans l’eau, sans doute à la recherche d’un poisson à se mettre sous le bec, des cygnes blancs et noirs dessinaient des courbes dans leur sillage, des merles les survolaient à leur tour, s’annonçant de leur sifflet reconnaissable entre tous. Et le coassement rythmé des grenouilles venait agrémenter l’ensemble.

C’était un spectacle incroyable, qui n’avait pas de prix. Voilà ce qu’aurait dit mon père à tous les coups, s’il avait été présent. Il n’y avait pas d’autre mot plus adéquat pour décrire l’étang que « magique ». Tant de souvenirs, tant de joies passées, tant de moments partagés…

 

Incroyable, pas vrai ? Assura une voix familière juste à côté de moi.

 

Ma mâchoire faillit se décrocher à la vue de celui qui s’était invité sur notre banc. Je ne parvenais pas à y croire alors que je l’expérimentais de mes propres yeux. Mon père se tenait là, à la place où il s’asseyait toujours lorsque l’on venait contempler la beauté qui nous entoure. Nous échangions un regard complice, j’hésitais à me jeter sur lui. Tout de suite, je me sentais si heureuse.

 

Tu peux me prendre dans tes bras et me serrer contre toi, si tu veux, me suggéra-t-il comme s’il avait entendu mes prière.

PAPA !!! Lâchai-je dans un cri de libération en m’exécutant.

 

Je ne pouvais pas empêcher mes larmes de couler cette fois.

 

Mais.. Comment.. ??

Tout est possible ma chérie, quand on y croit sincèrement.

Pardonne-moi Papa… D’avoir douté, d’avoir refusé de voir la vérité en face… Je pensais être plus forte que Maman, mais ce n’était pas le cas.

Je suis venu te dire adieu, je voulais passer un dernier moment avec ma petite fille adorée, avoua-t-il dans un sourire apaisant.

 

J’acquiesçai, emplie d’une douceur et d’une quiétude nouvelles, comme je n’en avais jamais connues auparavant. Nous restâmes de longues minutes à contempler les lieux, en silence, afin de ne pas briser ce moment de communion ultime. J’aurais souhaité qu’il ne s’en aille plus, que l’on reste ainsi, ma tête posée sur son épaule ferme et rassurante. J’aurais souhaité que le temps s’arrête définitivement.

 

Je vais te laisser ma chérie, me confia-t-il. Prends bien soin de ta mère, veille sur elle du mieux que tu peux. Je suis persuadé que c’est déjà ce que tu fais. Écoute ta grand-mère aussi.

 

Je pouffai de rire à cette phrase. Il ne savait pas à quel point il avait raison. J’acquiesçai à nouveau, avant de lui dire au revoir :

 

Je t’aime Papa ! Formulai-je pendant qu’il commençait à disparaître.

Moi aussi je t’aime ma chérie.

 

Et alors qu’il n’y avait guère plus que son buste et son visage, paisible, il ajouta :

 

Oh, et.. Ne t’en fais pas. Tu es forte. Plus que tu ne le crois.

 

Il me fit un clin d’œil en guise de conclusion. Encore sous le choc de cette rencontre à laquelle je n’étais pas du tout préparée, je ne m’interrogeais pas sur le pourquoi du comment. Je m’en fichais. Car, désormais, je pouvais enfin convenir d’une chose sûre et certaine : j’y croyais. J’y croyais fermement.


 

Au cas où vous ne connaîtriez pas : la musique, c’est Maybe de Yiruma, un pianiste coréen de génie, que ma compagne et moi aimons beaucoup. Ce monsieur a un talent brut et je vous conseille d’ailleurs, si vous ne vous êtes pas précipités sur YouTube dans la seconde qui a suivi l’écoute du morceau (shame on you), d’aller sur la célèbre plateforme pour y écouter ses autres sons. Je vous promets qu’ils sont aussi géniaux et aussi larmoyants !

 

En espérant avoir réussi cette suite, qui m’a touchée en la rédigeant. Je ne m’attendais pas trop à prendre cette direction. Mais le rôle d’un auteur, c’est parfois de savoir improviser. C’est ce que je crois *clin d’œil*

 

A la prochaine, les Rêveurs ! Et merci de m’avoir lu !

 

Puissiez-vous atteindre vos objectifs 😉

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