Nouvelle : La Traque


Salut les Rêveurs !

 

Que vous ayez passé votre week-end à glander, à vous promener, à faire une activité qui vous plaît, à avancer dans votre projet de vie ou que sais-je d’autre encore, j’ose espérer pour vous que celui-ci aura été relaxant et générateur de bien-être !

Me revoilà avec une énième nouvelle, qui parle de nature (pour changer *lève les yeux*), d’animaux, de bêtise humaine – on n’y échappe jamais – et surtout d’un homme. Car il s’agit avant tout de l’histoire d’un homme comme on n’en voit peu.

Jugez par vous-mêmes. Bonne lecture !


 

La Traque

 

Permettez-moi de vous conter l’histoire de Nelson Bennett, l’un des pionniers de notre belle et grande nation, parti sur les routes sauvages de l’Ouest dès qu’il fut en âge de boire comme un homme. La Ruée vers l’Or ne lui a pas beaucoup réussi et, mis à part les miettes des chanceux qui avaient pu trouver des gisements et s’enrichir considérablement, il a vite abandonné ce train de vie, souvent réservé aux plus audacieux et aux détraqués. Autrement dit, ceux qui n’avaient plus rien à perdre et qui se jetaient corps et âme dans cette aventure hasardeuse. Il est rentré chez lui, à Oregon City, pensant revoir sa jeune épouse, qu’il avait épousée à l’église catholique de la ville, juste avant d’organiser son départ à l’intérieur des terres, et ainsi laissée enceinte sans le savoir. La pauvre femme avait accouché toute seule dans leur maisonnette en bois, qu’il avait bâtie de ses mains galeuses et qui faisait face au croque-mort, cette dernière endurant sans se plaindre peine et souffrance. Un acte de bravoure qu’aucun homme n’égalera jamais à mon humble avis.

Après avoir élevé comme elle pouvait, à son échelle et avec les moyens dont elle disposait, son faible petit marmot durant une paire d’années, elle succomba d’une mort violente, ce qui est courant dans nos contrées. J’ai de vagues souvenirs de la scène mais il me semble qu’un homme barbu, assez costaud et vêtu entièrement de noir, l’a obligée à faire des choses qu’elle ne voulait pas faire. J’ai appris plus tard, en grandissant, que ce vaurien l’avait violée. Puis, sa besogne effectuée, il l’a abattue froidement, d’un tir bien placé. Quant au petit marmot, il avait été recueilli et adopté par une famille pieuse de mormons qui passait par là. On lui avait plausiblement épargné une vie de misère.

Nelson fut ravagé lorsqu’on lui signala le sort abject de sa chère et tendre, affligé de la disparition de son fils qu’il n’a même pas connu. Sans but et sans famille, il ne valait pas mieux qu’un chien errant. C’est d’ailleurs le surnom que lui avaient donné les habitants d’OC. Il survécut en se nourrissant des restes qu’il pouvait trouver et en détroussant les honnêtes travailleurs qui voyaient en lui un vagabond sale et inoffensif. Malheur à ceux qui croisaient son chemin. Les ruelles boueuses étaient devenues son terrain de chasse. Si bien que les autorités locales, le shériff Perkins et l’adjoint du shériff Galloway, corrompus jusqu’à l’os, le forcèrent à l’exil.

Nelson fut accueilli dans la ville voisine par le patron du Saloon, qui le prit à sa charge. Il lui offrit le couvert, le toit et, en échange, il devait réaliser le service derrière le bar. Cette proximité à l’alcool ne tarda pas à s’avérer nuisible. Bennett, pour qui rien n’avait plus d’importance, se conduisait de plus en plus en véritable ivrogne. Monsieur Morrow, dans l’extrême bonté qui le caractérisait, tolérait ses incartades… Jusqu’au débordement de trop, lors duquel il tenta d’intervenir. En vain. Ce jour-là, Nelson avait un peu bu et s’était âprement disputé avec une crapule des environs, lui aussi un habitué de la boisson. La querelle a dégénéré en bagarre ouverte et s’est terminée en boucherie. Grâce à ses talents au combat et à sa bonne étoile, le chien errant échappa à ce qu’on appela ensuite le « Massacre de Gladstone ». Le propriétaire des lieux, en revanche, avait péri dans l’affrontement. Nelson Bennett, désormais recherché « mort ou vif », dut fuir sans se retourner, avec pour seul compagnon la bouteille de bourbon qu’il avait emportée en prévision du trajet.

Il ne s’arrêtait plus dans les bourgades qu’en vue de voler ce dont il avait besoin afin de subsister. Il n’oublia pas également d’acheter un colt revolver, ce qui lui serait d’un secours inestimable au cas où il viendrait encore à se créer des ennuis. Par je ne sais quelle opération du Saint-Esprit, Nelson parvint à exorciser ses démons. Ou la plupart d’entre eux du moins. Entretenant une rancune tenace envers la société, qui selon lui était intégralement responsable de sa situation, il s’installa en altitude dans les Rocheuses, niché on ne sait où au beau milieu des forêts de séquoias, ces arbres vertigineux pouvant dépasser les centaines de mètres de hauteur. Il s’était mis à son compte et, faisant fi de ses agissements passés, tirait essentiellement ses revenus du commerce de fourrure et de viande récupérée sur les animaux qu’il chassait, qu’il revendait au plus offrant. Sa nouvelle vie de trappeur-chasseur, isolé du monde civilisé,  s’accordait à la perfection avec sa haine des hommes.

Il avait élu domicile dans un chalet qu’il avait, comme une meilleure version de son ancienne maison, lui-même construit. Ce n’était pas le bois qui manquait dans cette zone. Du bois d’une étonnante qualité qui plus est. Son activité de trappeur à plein temps lui permettait de vivre décemment. Et il était, en bon traqueur, plutôt reconnu dans la profession, ce qui lui valut d’être sollicité de manière fréquente. Ses produits frais et toujours bien découpés étaient très appréciés sur le marché. Amateurs comme professionnels, tous ceux qui empruntaient la Piste de l’Oregon avaient entendu parler au moins une fois de Virgil McCoy, la fausse identité qu’il s’était négligemment fabriquée pendant sa fuite. Virgil se trouvait être le prénom de son beau-père, mon grand-père maternel donc, sans doute le seul homme qu’il respectait, celui qui lui avait enseigné les rudiments de la chasse. Et son nom de famille, McCoy, il le tenait ironiquement du brigand qu’il avait tué ce jour-là, au Saloon de Gladstone. Peut-être de façon à se rappeler l’homme qu’il était auparavant et tout ce qu’il a pu laisser derrière lui. Je ne saurais vous dire.

Toujours est-il qu’il a vécu – et survécu – de la sorte dans une période allant de 10 à 15 ans. A titre personnel et si je m’en réfère à son journal, je tablerais plus sur 13 ans. La fin de sa vie chaotique est mal renseignée. Mais, dans mon devoir d’héritage, dans le souci de comprendre mes origines, j’ai mené ma propre enquête et j’ai finalement pu rétablir l’honneur de Nelson Bennett, qui, sous ses airs grossiers, n’était pas un mauvais bougre. Intéressons-nous maintenant de plus près à la dernière ligne droite de sa destinée. Je considère le passage suivant comme le plus révélateur de sa personnalité excentrique.

Les événements se déroulent en 1856, trois ans avant l’entrée en vigueur officielle du territoire dans l’Union. Nelson était accroupi sur la rive du fleuve Columbia, qui prend sa source au Canada et fait office de frontière naturelle entre les futurs États de l’Oregon et de Washington. Il finissait de nettoyer son couteau de chasse, dont il s’était servi quelques minutes plus tôt pour dépecer le castor qu’il avait attrapé. Un castor est déjà un gros animal, assez pour faire un repas correct. Et le trappeur aimait le castor, ça se cuit bien en ragoût apparemment. Le sang du rongeur avait taché la lame de toute sa longueur et son détenteur avait du mal à la décrasser. Lorsqu’il eut réglé le problème, il se releva doucement et sûrement sur ses appuis. Il faut dire que sa jeunesse l’avait quittée et qu’il s’était retrouvé bloqué du dos plus d’une fois.

Nelson attacha la carcasse du castor à la selle de Fuego, son magnifique Appaloosa, brun à l’exception des marques blanches sur son arrière-train, qu’il avait acquis honnêtement dans la ville la plus proche et qu’il avait nommé d’après l’un des seuls mots espagnols qu’il savait prononcer. Il enfourcha son cheval à la crinière noire de jais et s’empressa de remonter la pente. L’odeur d’hémoglobine allait bientôt attirer les prédateurs, il ne fallait pas traîner. Prudent, Bennett ne voulait pas avoir affaire à un lynx ou à une meute de coyotes affamés. Le chalet n’était plus qu’à quelques kilomètres, un peu plus haut dans les sommets.

Fuego se déplaçait au pas, ses gros sabots se soulevant l’un après l’autre dans la poudreuse qui commençait à recouvrir la mousse des arbres sur le sol. Nelson faisait attention à bien le diriger, le relief qu’il gravissait étant assez accidenté. Les températures allaient certainement chuter d’ici une petite heure, voire d’ici trois quarts d’heure minimum, et elles ne dépasseraient pas – 5°C mais le vieil ermite avait confiance en sa monture, qui comme lui connaissait le sentier par cœur. L’hiver pointait le bout de son nez et commençait à engloutir la forêt de son manteau sempiternel ; les étendues vertes de la région, d’ordinaires si paisibles et si orgueilleuses, s’apprêtaient à revêtir leur parure blanche familière. C’est un spectacle sans commune mesure dont Nelson ne se lassait pas d’être le témoin privilégié.

Tous ses sens en alerte, il descendit de son ami l’équidé lorsqu’il sentit les buissons bouger anormalement devant eux. Il se cacha derrière la base du tronc éléphantesque d’un séquoia afin de se prémunir d’un éventuel danger. Son anxiété fut amplifiée à la vue de l’ourson trouble-fête qui déboula comme une petite boule de poils bruyante et joueuse. « Merde… Que faire ? » avait dû se demander Nelson, clairvoyant. Car le gaillard, pour qui la nature n’avait plus aucun secret, savait pertinemment qu’un ourson ne se promenait jamais seul. Ce qui voulait dire que la mère devait être toute proche. En sachant en plus que l’odorat de l’ours était plus développé que sa vue ou son ouïe, il serait démasqué à coup sûr en restant dans les parages. Les conditions empirèrent quand des voix, l’une rauque, l’autre nasillarde, se firent entendre dans la même direction. Des voix d’hommes manifestement.

Bennett ne souhaitait pas s’enraciner dans le coin pour en voir davantage. Il se doutait que ça allait forcément barder, sans compter que le froid s’intensifiait. Mieux valait ne pas s’éterniser pour ne pas finir congelé comme un glaçon. Mais dans la précipitation, il marcha sur une branche qui, en craquant, attira les mystérieux invités. Ils étaient deux, le premier dépassant le second d’au moins une tête et demi. Le premier portait un chapeau de cow-boy aussi sombre que du charbon, comme la totalité de sa tenue par ailleurs. Il arborait une barbe hirsute, possédait des yeux creusés et avait le teint basané. Son épaisse silhouette le rendait intimidant. Bien sûr, mon père ne pouvait pas le savoir mais, à cet instant précis, il venait de rencontrer l’assassin de maman. Le second, beaucoup moins patibulaire, avait les cheveux gras et décoiffés. On aurait dit à s’y méprendre un écervelé, quelqu’un qui obéissait à ses pulsions primaires et qui ne s’embarrassait pas d’une chose aussi compliquée que la jugeote. Il était occupé à chiquer. Le tabac qu’il mastiquait était broyé par sa mâchoire mal agencée et ressortait entre ses dents jaunies et gâtées.

Les deux compères tenaient Nelson en joue, prêts à tirer avant de poser les questions. C’était généralement le cas à cette époque où les armes à feu faisaient régner la terreur à l’Ouest ; en effet, les autochtones aimaient dire que les fusillades éclataient plus souvent que les enfants ne naissaient. Sans échappatoire possible, le trappeur attendait le moment fatidique, croyant sa dernière heure arrivée. Le second voulait le dépouiller alors que le premier, sadique et plus inventif, proposait de le canarder tandis qu’il prendrait ses jambes à son cou. Le grand baraqué fit mention d’un ermite qui se serait donné pour mission de protéger la faune du secteur et il était curieux à l’idée de tomber sur lui. Nelson était bien cet homme-là. Sa règle d’or : ne chasser que les mâles afin de préserver l’harmonie de la forêt, vierge d’activité humaine, aujourd’hui son havre de paix. Et si conserver cette communion unique impliquait d’éliminer les braconniers et les étrangers un peu trop indiscrets, il n’hésiterait pas une seconde. Car tuer, Bennett l’avait déjà fait autrefois, et s’y remettre serait facile. Il était à deux doigts de recommencer l’autre jour, quand il a expulsé des fouineurs de son domaine avec son fusil.

Le grand baraqué réajusta son chapeau puis ordonna à Nelson de se retourner et d’avancer progressivement, dans l’objectif de mettre à exécution sa funeste distraction. Le gras de cheveux ricana comme un arriéré. Celui qui s’était taillé une réputation de défenseur des animaux obtempéra et avança, sous la neige qui fit son apparition. Les flocons ressemblaient à de gros bourgeons. Alors qu’il cogitait à la recherche d’un plan pour sauver sa peau, maman ours surgit tel l’éclair et asséna un puissant coup de patte au plus petit, ce qui le mit KO, s’il n’était pas mort à l’impact. Le plus grand, paralysé par la peur et malgré son gabarit, ne pouvait que trembler en face d’un monstre pareil. Le grizzly, qui s’était redressé et présentait son buste en guise de menace, devait faire dans les 3 mètres de haut. Bennett venait de comprendre pourquoi les natifs appelaient ce fabuleux animal « frère des hommes » : le voir se tenir debout de cette manière était une expérience indéfinissable. Après avoir grogné pour signifier sa colère, l’ursidé déséquilibra le scélérat qui en perdit son revolver et tomba à la renverse, son talon gauche butant dans une des racines visibles du séquoia.

D’une roulade calculée, Nelson s’empara de l’arme déjà bien usée et déguerpit sans demander son reste. L’instinct maternel de l’ours l’avait aidé à s’en sortir et il se jurait de prier pour elle et sa progéniture dès qu’il serait rentré sain et sauf, car seul un fou se serait frotté à la fureur de la bête déchaînée. Donc il siffla Fuego qui vint rapidement à sa rescousse. Le brave canasson, également guidé par son instinct, s’était volontairement tenu à l’écart de ce guêpier et le revoilà qui sauvait la mise de son maître. Lancé au galop cette fois, et bien que le lourd carnivore était capable de pointes à 60 km/h, il le distança en très peu de temps. L’homme n’avait pas fait du cheval sa monture de prédilection pour rien.

Nelson retrouva son chalet avec soulagement. Il rentra Fuego dans son box et s’enferma chez lui, s’assurant d’être bien à l’abri, du froid glacial et d’autres hypothétiques agresseurs. Il vérifia à la fenêtre, camouflé derrière les vieux rideaux, typiques de ce genre de foyer, si personne ne l’avait suivi. Les flocons de neige étaient plus gros et plus compacts. La météo exécrable ne lui autoriserait bientôt plus de sortie à l’extérieur et il hibernerait, barricadé au fond de son trou, comme maman ours et son rejeton.

Le présumé Virgil McCoy, éreinté par sa journée, s’enfonça dans sa chaise en bois, qui grinça sous l’effet de la pression. Il saisit la bouteille de bourbon posée sur l’étagère, la même qu’il avait prise ce jour-là, et la reluqua pendant un instant. Cela le ramena des années en arrière, à sa période de chien errant. Il se dit que ce temps précaire était loin et qu’il n’y retournerait jamais. Il s’offrit plusieurs gorgées de ce rare millésime, représentation d’un passé dont il a triomphé, en dépit du fait qu’il s’était promis de ne plus boire une goutte d’alcool. Non parce qu’il avait soif mais surtout pour célébrer cette victoire sur la vie, victoire qu’il n’avait jamais vraiment réalisé.

Le lendemain matin, à l’aurore, Nelson fut réveillé en sursaut. Quelqu’un frappait frénétiquement à sa porte. Ce quelqu’un l’interpella sous son faux nom et il crut reconnaître le timbre de voix de Perkins. Lui s’était endormi habillé sur le couvre-lit, froissé sous son poids. La bouteille gisait par terre, sur le tapis imprégné de poussière. Vide, évidemment. Il se leva tant bien que mal, agrémenté d’un joli mal de crâne, tandis que le dérangeant inconnu persistait à tambouriner la porte. Lorsqu’il entendit son cheval hennir de panique, il sut que quelque chose n’allait pas. Tout ce chahut ne faisait que renforcer sa migraine. Méfiant, il s’arma de son revolver et glissa celui qu’il avait récupéré la veille dans la poche intérieure de sa veste, par précaution. Puis il entrouvrit la porte, constatant qu’il s’agissait bien du shériff véreux d’Oregon City. Il faisait clair et la neige avait cessé.

Perkins le somma d’ouvrir en grand et de sortir de son terrier. Mais Nelson, anciennement expert des fourberies, avait flairé le piège. Aussi, il avait remarqué l’homme de petite taille qui tenait les rênes de son destrier, qui n’était autre que le gras de cheveux qui voulait le dépouiller hier encore. Il avait réchappé à l’attaque du grizzly et avait sûrement dû avertir ses amis. En conséquence, les renforts étaient arrivés en la personne du shériff, de son adjoint et d’un quatrième larron qu’il ne connaissait pas. Il n’en doutait pas, ces messieurs avaient fait tout ce chemin jusqu’ici pour le supprimer. D’autant plus que la récompense pour sa capture était toujours valable.

Le trappeur-chasseur ne s’était pas préparé à une telle éventualité, il était de nouveau dans l’impasse. Comme pour débloquer la situation, Fuego se cabra, si soudainement que son bourreau lâcha les rênes et perdit l’équilibre. Le shériff, surpris par l’action, fit volte-face, ce qui laissa un temps précieux au captif pour dégainer son colt. Perkins s’effondra suite à la balle qui lui traversa la nuque, il ne serait plus un problème. Réactifs, l’adjoint et le quatrième homme dégainèrent à leur tour ; ils arrosèrent le chalet tandis que le petit à la chique se relevait laborieusement. Nelson avait refermé la porte et s’était jeté au sol afin d’éviter la salve meurtrière, tout en criant à sa monture de partir. Il se remit sur pieds à l’aide de ses mains et se plaça à la fenêtre. Pendant que les deux canailles, dirigés vers l’entrée, rechargeaient leur barillet en l’insultant de noms d’oiseaux, il pouvait viser et ajuster son prochain tir. Celui-ci fit mouche puisque l’anonyme s’écroula, la tête projetée en arrière.

Bennett, qui disposait à présent d’une marge de manœuvre plus confortable, emprunta un passage qu’il avait envisagé en cas de force majeure, et fit ainsi le tour de sa construction sans être repéré. Il émergea du côté droit et déchargea son cylindre sur ses assaillants. L’adjoint, aussi malchanceux que son supérieur, fut touché par trois balles et voué à une mort certaine. Dans un élan d’audace jaillissante, Nelson fonça droit sur le plus petit, trop lent à la détente, et lui fit mordre la poussière. Sa victime, sonnée, tenta de se défendre mais il la maintenait fermement. Puis il l’étrangla jusqu’à ce que la suffocation entraîne le décès, c’est-à-dire durant de bonnes minutes. Et alors qu’il reprenait son souffle, pensant avoir remporté le combat, il vit avec effroi le grand baraqué au chapeau noir se profiler à travers les arbres.

Ce dernier le cibla avec son fusil de chasse et fit feu sans concession. Fort heureusement pour lui, ce type était un piètre tireur et la balle ne toucha aucun organe vital. Elle endommagea tout de même son épaule, assez pour le faire souffrir et saigner abondamment. Pendant que le grand gaillard se rapprochait de ce qu’il croyait être son trophée, Nelson feignait d’être à peine en vie. Et lorsqu’il fut suffisamment à sa portée, il ramassa le Smith & Wesson, un modèle 36, de son partenaire au prix d’un effort important. Il essaya de ne pas manquer sa cible mais ne put le blesser qu’à la cuisse. Bennett profita de ce court répit pour filer, sachant qu’il avait presque atteint ses limites. Il tirerait avantage de sa connaissance du terrain et c’est pourquoi il s’enfuit dans la forêt, cherchant à le conduire exactement là où il le voulait.

Nelson Bennett ne claquerait pas sans se battre. Ce fut l’histoire de toute sa vie. Il fit une halte à côté d’une souche ceinturée par la lierre, gardant un œil sur le costaud. Mais il avait  subitement disparu. Affolé, il regarda partout autour de lui. Lorsqu’il réapparut, il était trop tard. Le type vêtu de noir avait abandonné son fusil pour terminer le travail à mains nues. Il balança son poing à la figure de Nelson et l’empoigna, dans le but de le transpercer avec la branche taillée comme une lance qui ne se trouvait qu’à quelques centimètres de là. Ou alors, il avait l’intention de lui exploser la boîte crânienne sur ce rocher sculpté par l’érosion. Qu’importe l’option, Nelson ne voulait pas finir de cette manière. Il résistait mais ce n’était qu’une question de temps avant qu’il ne cède sous la brutalité de l’attaque. Dans une tentative désespérée, il réussit à agripper le revolver de sa poche et déchargea l’arme sur son opposant, qui ne l’avait pas vu venir.

Lorsque le silence eut repris ses droits, Nelson était assis contre le corps du grand baraqué et reprenait ses esprits. N’ayant plus la force nécessaire pour se lever et marcher, il allait probablement pourrir à cet endroit. Sa blessure à l’épaule s’était déjà infectée, la plaie suppurait et avait pris un ton violacé. Il savait qu’il n’en avait plus pour longtemps désormais. En attendant que la mort ne le fauche, il repensait à sa femme dont il avait quasiment oublié le doux visage, à son fils dont il n’a plus jamais eu de nouvelles, à qui il aurait aimé apprendre les techniques de chasse et de survie, à la vie tourmentée mais trépidante qu’il a menée. Il s’était battu jusqu’à la fin et il en était heureux. Il allait quitter cette vie dans son élément, là où il souhaitait reposer et où il avait trouvé la paix, et il en était heureux. Virgil McCoy était redevenu Nelson Bennett.

Son pouls ralentissait drastiquement, sa vue se troublait, ses membres s’engourdissaient. C’est ce moment que choisit Fuego pour sortir des broussailles et se poser aux côtés de son maître. Nelson caressa l’encolure de son animal et ami, si cher à ses yeux. Il colla son front au sien en signe d’affection et de respect éternel. Le cheval poussa une sorte de frémissement, semblable à un soupir, comme pour lui répondre à sa façon. Apaisé, l’homme qui fut Nelson Bennett se laissa partir. Il ne souffrirait plus.


 

Qu’elle fut longue celle-ci !

Mais je n’en suis pas mécontent, bien au contraire. C’est peut-être l’une de mes nouvelles les plus réussies. Je fourmillais d’idées et je suis limite triste de devoir y mettre un terme.

 

En espérant, comme toujours, que vous aurez apprécié la lecture !

 

Puissiez-vous atteindre vos objectifs 😉

3 commentaires sur “Nouvelle : La Traque

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