Nouvelle : Le Bois aux Murmures

Ohé les Rêveurs !

 

Nous y revoilà ! Voici une nouvelle du genre Fantastique, la première qui m’est venue à l’esprit si ma mémoire ne me fait pas défaut, avant que je ne vrille et n’écrive d’autres histoires. Il est temps qu’elle sorte cette fois (la nouvelle hein). Et si vous avez aimé Mince frontière, vous devriez aimer celle-ci.

Bonne lecture !


 

Le Bois aux Murmures

 

Je finissais mon repas, perdu dans mes pensées, au son des informations que j’écoutais vaguement. Terrorisme, catastrophes naturelles, meurtres et kidnapping, le chômage qui s’enracinait, etc. Rien de nouveau ou d’inhabituel. C’en était tellement déprimant que je saisis la télécommande, posée à côté de mon verre d’eau plate, et que j’éteignis le poste. Ce vieux téléviseur datant de la guerre que ma tante avait tenu à garder, en souvenir d’une époque révolue. Comme tout un tas d’objets bizarres, dont on pourrait s’interroger sur leur véritable valeur, et autres bibelots traînant un peu partout dans la demeure.

N’ayant plus d’appétit, je me levai, débarrassai mon assiette dans la poubelle et la laissa dans l’évier avec celles de la veille. Ce soir encore, j’avais trop la flemme de faire la vaisselle. En fait, c’était la même rengaine depuis le début de semaine. Je pris un post-it dans le tiroir « fourre-tout », juste à côté du tiroir où se trouvaient les couverts, et notai : « acheter un lave-vaisselle ». J’aurais dû y réfléchir plus tôt, c’est vrai. Mais il faut dire que je cogitais pas mal en ce moment. Je me demandais sans cesse si j’avais fait le bon choix. Avais-je bien fait de racheter cette vieille maison ?

Alors que j’abaissai l’abattant des toilettes et que je m’asseyais sur le support froid pour m’alléger, je replongeai inévitablement dans mes pensées. Les doutes reprenaient le dessus, comme si quelqu’un là-haut avait décidé de m’emmerder avant d’aller dormir. Cette maison était une partie de moi. Ma mère et ma tante s’entendaient à merveille, elles étaient les meilleures amies du monde. Nous venions lui rendre visite tous les mois. Parfois même plusieurs fois par mois. Autant dire que je connaissais chaque recoin de la bâtisse construite au 19ème siècle. Les pièces restées intactes, la décoration dépassée, le sol, les murs, le plafond… Tout me ramenait à cette période de ma vie, lorsque nous formions une famille heureuse.

Je soupirai, tirai la chasse d’eau et pris soin de bien refermer la porte après mon passage ; elle avait un problème de graissage et le système, plus d’actualité, était à réparer. Normalement, j’aurais repris le post-it que j’ai utilisé tout à l’heure et j’y aurais écris à la suite : « réparer cette fichue porte ». Mais la fatigue me gagnait et la simple conception d’effectuer ces gestes me découragea. J’enfilai mes pantoufles confortables, à l’effigie d’oursons, agrippai la rambarde chancelante et m’apprêtai à grimper la quinzaine de marches qui me séparaient de l’étage.

Pendant que je montais les escaliers, je revivais la séparation avec ma femme. Mon ex femme, pardon. Notre divorce fut difficile à encaisser, surtout pour moi. J’avais toujours des sentiments pour elle et je ne pouvais me résoudre à clore ce chapitre. « Tourner la page » m’a-t-elle balancé un millions de fois. Elle était présente, là, tout de suite. Je la voyais encore à mes côtés, un grand sourire aux lèvres. La dernière marche à franchir, celle qui craquait le plus, et la réalité m’avait brusquement rattrapée. Le guépard planta ses crocs dans la chair et porta le coup fatal à l’antilope, pas assez rapide. La chouette s’empara de la pauvre souris, agonisante dans ses serres acérées et ensanglantées. Je venais de me faire souffrir gratuitement. Bien joué, mon gars !

Il ne me restait plus qu’à longer l’étroit couloir aux couleurs pastel afin de rejoindre, enfin, ma chambre. L’ancienne chambre de ma tante. C’était glauque quand j’y songeais. J’avais acheté la maison à la mort de la sœur de ma mère, inconsolable, il y a de cela six mois. Les principales raisons qui m’ont poussées à la récupérer sont devenues évidentes lorsque je m’y suis installé : d’abord parce que je ne comptais pas céder ce précieux morceau de jeunesse à des inconnus. Ensuite parce que je voulais m’isoler tranquillement à la campagne, le cadre idéal à mes yeux pour écrire mes romans, et ainsi oublier tout ce chamboulement dans ma vie. Je m’apercevais aujourd’hui combien c’était dur d’être seul, de ne plus rien partager avec personne. J’aurais certainement versé une larme si je n’avais pas pleuré toute l’eau de mon corps après que mon ex m’ait quittée.

J’étais à quelques pas de la poignée de ma chambre lorsque je me figeai à la fenêtre, le regard projeté au-dehors. La nuit était complète à présent. Les champs de maïs avaient déjà grandi et atteint leur taille maximale, prêts à la cueillette des beaux jours. L’étable du vieux fermier se dressait éternellement dans le paysage, paraissant animée si on prenait le temps de la fixer. De l’autre côté de la chaussée endommagée se trouvait l’imposante forêt, où ma mère m’interdisait d’aller jouer quand j’étais petit. Dense et sombre, son ombre inquiétante faisait décidément très peur. Par ici, les habitants lui avaient donné le nom évocateur de Bois aux Murmures. Original. Et flippant aussi. Des rumeurs circuleraient à propos de bruits étranges et d’apparitions provenant de l’épaisse végétation. Des villageois raconteraient même à qui veut les écouter qu’une fillette crasseuse se promènerait avec son lapin en peluche dans le voisinage. Des conneries monumentales si vous voulez mon avis. Les campagnards ont ce côté naïf et excessif qui les rendent amusants pour les uns, exubérants pour les autres. Ils sont un peu des deux en vérité.

Je me tournai en direction de la chambre, ouvrit la porte donnant sur la pièce carrée et me laissai tomber comme un poids mort sur le lit. Bien évidemment, je n’avais pas pris la peine de le refaire en me levant ce matin. Je fermai les paupières en me forçant de ne plus penser à tous ces soucis qui bouillonnaient dans mon cerveau en surchauffe. L’action accomplie, je ne tardai pas à entrer au royaume des rêves.

Elle était devant moi, en train de cuisiner son meilleur plat. Mon amour, le seul qui soit. Une délicieuse odeur d’ail et de beurre fondu flottait dans l’air. J’approchais à pas déterminés, j’allais lui dire que je regrettais. J’allais la retrouver et repartir à zéro. La combler de nouveau. Je pouvais quasiment la toucher quand soudain, son visage, monstrueusement déformé et ne ressemblant à rien de ce qu’on ait déjà vu auparavant, pivota à 360° et me jeta un regard noir, avant de brailler des mots incompréhensibles. Je me serais cru en face d’un prédateur qui mourait d’envie de me sauter à la gorge. Puis, sans prévenir, cette chose m’attaqua avec une telle agilité qu’il me fut tout bonnement impossible de lui échapper. Le rêve s’était changé en cauchemar…

Je me réveillai d’un bond, le front dégoulinant de sueur, parvenant tant bien que mal à retrouver un rythme cardiaque régulier. J’avais l’impression que la chambre s’était transformée en sauna. Je savais qu’après ça, je ne pourrais plus me rendormir paisiblement à moins d’engloutir un grand verre d’eau fraîche. Et de toute façon, il fallait que je dégourdisse mes jambes tremblotantes. Je n’avais pas encore passé la porte menant au couloir que j’entendis un bruit sourd en bas. Mon imagination me jouait-elle des tours ? Mon « rêve-cauchemar » m’avait-il perturbé au point de divaguer ? Je plaisantais en me persuadant que je n’étais pas comme ces gens de la campagne dont je vous ai parlé un peu plus tôt.

Tandis que je descendais les escaliers et que j’allumai la lumière, je repérai un désordre. Le vieux lustre mettait du temps avant d’éclairer en totalité, et c’était l’une des nombreuses bricoles à rajouter sur ma liste. Quelle ne fut pas ma surprise lorsque je découvris le réfrigérateur ouvert et la bouteille de lait renversée par terre. Il y avait même une assiette brisée. J’étais pourtant sûr de l’avoir posée dans l’évier. Je nettoyais ce joli foutoir quand mes oreilles sursautèrent. Un bruit d’origine énigmatique s’éleva de la forêt. « On aurait dit un grognement de bête » pensai-je sur le coup. Je me risquai d’approcher la fenêtre de la cuisine, qui donnait directement sur le fameux Bois aux Murmures. C’est là que je pus les discerner très clairement… les murmures. Comme un concert de petites voix proférant des incantations. Devenais-je cinglé ? Ma rupture douloureuse était-elle la cause de ces aberrations ? La confusion s’emparait de moi.

Je terminai de ramasser les éclats de porcelaine disséminés sur le carrelage. Les murmures s’arrêtèrent net. Je bus mon verre d’eau, comme prévu, et j’avais la ferme intention de me recoucher jusqu’à l’heure la plus tardive le lendemain matin. A ce moment-là, je déglutis avec peine lorsque je vis cette silhouette fluette qui me barrait le passage. Une fillette se tenait debout, sur ses pieds nus et écorchés, la robe déchirée et maculée de boue. J’eus des sueurs froides à la vue du lapin en peluche, comme elle dans un sale état, qu’elle agrippait par la patte. « C’est quoi ce bordel ? » martelait ma conscience depuis une dizaine de secondes. Aucun doute, il s’agissait bel et bien de la fillette mentionnée dans les histoires fantaisistes des villageois. Pas si fantaisistes que ça… Ou peut-être étais-je toujours en train de rêver et que je n’allais pas tarder à me réveiller ? Me gifler ne me ramena pas sous la couverture. Me gifler plus violemment ne rembobina pas la cassette non plus. Pas plus que fermer les yeux et les rouvrir.

La fillette avait l’air d’un animal sauvage incapable de parler. Elle se contentait de m’observer dans le silence le plus absolu. Je ne savais que faire, comment réagir à cette situation pour le moins déstabilisante. C’était insoutenable. D’où venait-elle ? Pourquoi était-elle ainsi ? Que lui était-il arrivé ? Tant de questions se bousculaient simultanément dans ma tête, qui allait bientôt exploser. Alors que j’avançai vers elle dans le but de l’aider, elle se mit à courir et disparut dans le long couloir du rez-de-chaussée, qui débouchait sur le salon, de loin la plus large pièce de la maison. Je la suivis sans me précipiter, en appuyant sur tous les interrupteurs à portée de main. Mais elle s’était déjà enfuie par la double fenêtre du salon, à moitié ouverte. Le vent s’y était engouffré et les rideaux ondulaient sous son autorité. Je la refermai sur le champs, avant que la fillette ne réapparaisse.

Vous vous en doutez, j’ai fait nuit blanche, en priant pour ne pas la revoir. Désormais, je ne regardais plus la forêt du même œil et je ne jugeais plus les habitants de la même manière. Je ne les jugeais plus du tout. J’en venais à me questionner sur les phénomènes surnaturels. Moi, le type le plus rationnel de la planète ! Cette maison était peut-être hantée ? Dans ce cas, ma tante y était-elle pour quelque chose ? C’est ce que cette nuit insensée me laissait présumer, faute de preuves réelles. Je vous l’accorde, vivre seul est courageux. Mais vivre seul dans une maison où il se déroule des scènes abracadabrantes, dignes de figurer dans des films d’épouvante, c’est suicidaire. Je ne tiendrais pas plus longtemps. Je pliai bagage et la vieille maison fut remise en vente aussi vite qu’il n’en faut pour le dire. Et je me moquais de trouver un acheteur, je souhaitais simplement me tirer d’ici et ne jamais, jamais y revenir. Même si on m’offrait tout l’or du monde, non merci.

Je mis les clés sur le contact, passai la première, appuyai sur l’embrayage et accélérai, quittant le domaine de ma défunte tante. Je me sentais mieux à mesure que je m’éloignais de cet endroit sinistre. En jetant un coup d’œil dans le rétroviseur, je la vis sur le bord de la route. La fillette… Elle agitait son lapin de droite à gauche, comme si elle me disait au revoir. Ses mouvements étaient tout sauf harmonieux. Quelle vision effrayante. Je passai la troisième, puis la quatrième et accélérai vers la ville. Au diable la campagne ! Au diable la solitude !


 

Je vous l’avais dit : celle-ci est plus longue. J’ai pris un grand plaisir à l’écrire.

Merci de m’avoir lu et bonne continuation !

 

Puissiez-vous atteindre vos objectifs 😉

4 commentaires sur “Nouvelle : Le Bois aux Murmures

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